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24 août 2016 3 24 /08 /août /2016 09:41

Philippe Lançon 
La danse du Burkini

"Les femmes-grenouilles me gênent d’autant moins que bientôt je ressemblerai à un crapaud"

Charlie Hebdo le 24 Août 2016

Philippe Lançon Les femmes-grenouilles me gênent d’autant moins que bientôt je ressemblerai à un crapaud. La danse du Burkini

Les femmes-grenouilles, seraient-elles en hermétique combinaison de soie ou d’acrylique plutôt qu'en peau de requin, me gênent d’autant moins que bientôt je ressemblerai a un crapaud. On me mettra des ballonnets sous la peau du visage, pas trop près des cicatrices existantes. Une infirmière les gonflera délicatement, jour après jour, pour éviter d’endommager la peau, jusqu’au moment, s’il arrive, ou celle-ci aura produit assez de surplus. Alors on découpera ce surplus et on le greffera à la place de la peau de jambe qui me recouvre le menton. 
De nouveau j’aurai un visage relativement uni et des poils de barbe à l’endroit ou les chroniqueurs d’importance déposent la tête sur la main pour suggérer qu’il leur arrive, comme Socrate, de penser.
Il est rare que le texte imprimé sous leur photo prolonge cette illusion. Mais la photo n'est qu’un miroir tendu au lecteur pour qu’il se croie intelligent. Et les miroirs, comme les selfies, mentent. 
Ils exagèrent les asymétries, les déformations.
Les consciences et les visages sont bien assez déformés comme ça. Il y a quelque rapport entre les greffes de peau et les collages cubistes. Mais le but, me semble t-il, est inverse. 
Les cubistes collaient dans la peinture des éléments hétérogènes, issus de la vie quotidienne, pour produire des effets de réalité sur la toile et pour les souligner. Les chirurgiens greffent sur le visage de la peau de visage pour travailler la réalité, pour l’unir plutôt, sans le souligner. L'objectif est qu'à la fin le collage ne se voie plus — ou le moins possible; qu’il disparaisse, comme dans la peinture classique où techniques et procédés semblent se dissoudre dans le sujet. Il faut être à une certaine distance pour ne plus voir les artifices du peintre : pour profiter du spectacle — ce spectacle que les cubistes ont déconstruit. 


A quelle distance devront être mes interlocuteurs pour croire que mon visage n'a rien subi?

Philippe Lançon Les femmes-grenouilles me gênent d’autant moins que bientôt je ressemblerai à un crapaud. La danse du Burkini

D’ici la, pendant deux ou trois mois, j’aurai donc l’air d’un crapaud-buffle ou d’un goéland à la saison des amours. Est-ce moi qui ai trouvé ces comparaisons? Est-ce l’un de mes chirurgiens? 
Ou un ami ? J’ai oublié. Quand le corps est l’objet de transformations permanentes et plus ou moins baroques, il arrive un moment où l’on ne sait plus si ses métamorphoses ont été qualifiées par soi-même ou par d’autres. 
Trouver les mots pour le dire est important, mais il est surtout essentiel de se les approprier, quitte a les piquer chez d'autres. Plus ils circulent dans la fantaisie, mieux l'imagination aide à se venger du destin qu’elle apprivoise. Elle le rattrape, et la vie, comme un joueur de poker, comme la peau, se refait. 


Cet automne, moi le crapaud, je serai solidaire des femmes-grenouilles. Mais il est vrai qu'à cette époque les plages seront de nouveau vides. 
Les voiles et les barbes auront regagné l'angle plus ou moins mort de leurs pénates citadins. 



Cet été, dans Paris, on voyait partout une affiche d’Ava Gardner en Bikini jaune : une exposition célébrait les soixante-dix ans du célèbre maillot de bain. Souvent, les affiches étaient collées sur des panonceaux de carrefour ou sur des bornes électriques. La splendide Ava lévitait comme un fantôme par-dessus les sans-abri venus d'ailleurs, de partout.  Assis ou allongés, ils fleurissaient obscurément dans le vide de la ville presque déserte. L’actrice ne semblait pas même les narguer : son corps et sa santé les ignoraient, son sourire s’adressait au monde qui les entoure et dans lequel ils ne vivent pas. 
C'est alors qu’a débuté la polémique sur le burkini. Relativement étranger à l’actualité depuis qu’elle m’a refait le portrait, j’ai d’abord cru par assonance qu’elle nous venait du Burkina Faso et  j'ai pensé au défunt et regretté Thomas Sankara. Il aimait les femmes et les voulait plus libres.

Philippe Lançon Les femmes-grenouilles me gênent d’autant moins que bientôt je ressemblerai à un crapaud. La danse du Burkini

Plages d’Émir

Je me demande si le burkini n'est pas l’un de ces phénomènes ventilés pour permettre à quelques éditorialistes de croire qu’ils servent à quelque chose, et à quelques maires qu’ils ont des principes à propos de n’importe quoi. 
« Tiens! Sur quoi allons-nous nous indigner ou légiférer cette semaine? Concentrons-nous sur quelques musulmanes allant à la mer en tenue d’homme-grenouille et sur quelques Gaulois que leurs tenues exaspèrent. Faisons monter le soufflé, observons et, surtout, prenons fermement position. La république est à ce prix. » Le moment où, comme disait Bernanos, la colère des imbéciles remplit le monde est toujours aussi absurde qu'inquiétant. Les sujets les plus burlesques et les personnages les plus idiots - ou les plus cyniques — s’installent au cœur du débat. Chacun se met à tourner autour d’eux comme si la vie de tous en dépendait. Et la farce est ainsi faite que la vie finit, en effet, par en dépendre. 
Je n’ai aucune sympathie pour une religion qui met les femmes à l’ombre et qui a évolué de telle façon qu’elle flotte dans une pensée magique et rejette l’esprit critique. Mais ce manque de sympathie ne peut ni ne doit faire loi : il est intime. Après tout, être démocrate, c’est d’abord accepter socialement et politiquement ceux qu'on ne supporterait pas, chez soi, plus de quelques minutes. Ceux qui jouent avec les musulmans comme avec des allumettes finiront peut-être par mettre le feu au magasin entier. Les islamistes les y incitent et les y aident. Les greffes de peau échouent parfois. Il faut être patient et soigneux. On ne peut exiger de la peau importée, même si c’est la sienne, qu’elle essuie ses pieds avant d’entrer et s’adapte sur-le-champ, sans aucun ménagement, au terrain qui l'accueille. 


Si les gouvernants des quarante dernières années avaient été aussi habiles, modestes et prévoyants que les bons chirurgiens, la greffe de l’islam en France aurait sans doute été plus simple : une religion devient ce que politiquement on en fait. Il n'y aurait pas eu tant d'infections, d’effets secondaires. Ni tant de barbes, ni le moindre burkini. 


On n'en est plus là. Les poils et les tissus se multiplient, des femmes-grenouilles sortent de l'eau, ou y entrent, comme j'imagine sur un bord de mer d’Abu Dhabi. Il fut un temps pas si lointain ou certaines plages, dans le Golfe, étaient interdites aux Arabes. 
C’était une décision de l'émir.


Charlie Hebdo le 24 Août 2016

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Published by jeanrossignol - dans Charlie Hebdo
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