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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 10:32

Farid Abdelkrim : « J’ai une responsabilité dans la radicalisation de l’islam en France »
Le Monde du 04 Septembre 2016

Farid Abdelkrim, écrivain, ancien membre des Frères musulmans en France

 

Après les folies terroristes en France, nos morts nous interrogent. Ils réclament des coupables. En attendant de les identifier, le monde des vivants se déchire avec d’un côté ceux qui incriminent, convaincus d’être dans le camp des « bons », et de l’autre ceux qui, clamant leur innocence, se défendent d’appartenir à celui des « mauvais ». Notre société aurait-elle basculé dans une culture binaire ?

Loin s’en faut, car consentir une part de responsabilité dans ce qui nous arrive est une option supplémentaire. Ce que je décris ici est une critique qui se veut constructive. Elle est le fruit de près de trente années d’observation participante, agrémentée de ce qu’il faut de rupture au cœur des popu­lations musulmanes de notre pays. C’est bien de là que je tire ma légitimité à m’exprimer.
En revanche, ma démarche ne s’inspire ni ne sert quelques postures identitaristes. En réalité, je cherche à contribuer honnêtement au débat. Aussi, à défaut d’incriminer ou de me défendre, je préfère relater ici ma complicité, certes relative mais réelle, dans la production et la diffusion d’un discours très problématique auprès d’un public en quête de sens.


Un discours qui a d’abord contribué à façonner l’esprit et l’action de nombreux islamistes. Un discours transpirant la haine d’un Occident responsable de tous nos maux en raison de son athéisme, de son matérialisme et de sa permissivité. Mais surtout pour avoir démantelé le califat et colonisé les terres d’islam.


Farid Abdelkrim

Farid Abdelkrim

Grand bricolage idéologique

Un discours habité par un esprit revanchard, dopé par les récits héroïques des guerres de libération, des résistances afghane, palestinienne, tchétchène face à cette volonté internationale inavouée d’empêcher le rayonnement de l’islam.
Un discours qui justifiera notre présence en France seulement pour exiger qu’elle s’incline face au sang et à la sueur versés pour elle par nos ancêtres. Un discours qui prendra fait et cause pour les banlieues en condamnant un néocolonialisme sévissant sur des générations d’enfants nés ici mais que Mère patrie refuse de reconnaître comme les siens.
Racisme, discriminations, stigmatisation seront convoqués tous azimuts dans ce grand bricolage idéologique alimentant un discours de victimisation faisant fi de la moindre allusion à une possible part de responsabilité. Mais si cette dernière venait à être indiscutablement établie, le discours abattait alors sa dernière carte, son joker, l’argument suprême : « Ce qui arrive est de l’entière responsabilité des Juifs. »

Un discours qui, si ce n’était pas assez, fera la part belle aux thèses complotistes et conspirationnistes. Un discours faisant endosser à la femme le rôle potentiel de cheval de Troie d’un Occident fomentant l’anéantissement de l’oumma, donc de ­l’islam, en la pervertissant. Et cette même femme, parce qu’incarnant le lieu de toutes les tentations sexuelles, devra, d’après l’homme, être cachée. Et au beau milieu des mouvements islamiques, les Frères musulmans ne se sont jamais lassés de ­claironner qu’ils étaient les détenteurs de l’islam authentique.
La question légitime consiste à savoir si ce discours a exercé une influence sur l’émergence, la formation et le développement des formes actuelles de « radicalisation », y compris celle qui mène à la violence. Autrement dit, de quoi la « radicalisation » est-elle l’héritière ?

Filiation commune

En France, chez les Frères musulmans, nous avons passé près d’un demi-siècle à répandre des heures incalculables de propos empreints d’émotion, d’irrationnel, dénués de profondeur, d’esprit critique, opposant la mystification de la modération à l’authenticité des extrêmes.
Il y a là les traces d’une filiation ­commune avec les discours d’autres tendances bien plus intégristes et extrémistes mais qui nous fait appartenir à une même famille : « L’islam [pris au piège] entre l’ignorance de ses adeptes et l’incapacité [de l’en délivrer] de ses savants. » Des adeptes qui, comble de l’ironie, sont pourtant persuadés d’avoir un accès privé et direct à ­l’islam pur. A contrario, un islam ici, maintenant et qui plus est, en langue française, en est l’antithèse parfaite.
Nier cette filiation commune, c’est refuser de voir les similitudes troublantes ­entre le discours des Frères musulmans et celui de l’organisation Etat islamique (EI). Chez les premiers, la restauration du califat figurait en tête de leur programme. N’ayant su le concrétiser, ils ont fini par donner l’impression d’y avoir renoncé.
Le projet de califat, c’est un peu comme dans la pub Sony : les Frères musulmans l’ont rêvé, l’EI l’a fait ! Ce n’est pas par conviction que les Frères musulmans ont revu à la baisse leur ambition, car même sur la base d’arguments théologico-canoniques fondés, ils n’ont pas renoncé au bien-fondé de leur conception d’un monde où la religion doit jouer un rôle majeur.


La grande mosquée de Paris à la veille du Ramadan (2015)

La grande mosquée de Paris à la veille du Ramadan (2015)

La carte de l’amnésie

Leur obstination n’est pas tant liée au souci de se retrouver en mauvais termes avec le « Tout-Puissant » que la crainte de devoir abandonner leurs « acquis » d’entrepreneurs politiques. Dépassés, ils s’imaginent pourtant toujours en compétition dans ce combat de la vérité contre le mensonge (islam versus Occident) et celui de la vérité à l’intérieur de la vérité (au cœur de l’oumma).
Il y a peu d’espoir de voir les adeptes des Frères musulmans s’adonner au mea culpa. En revanche, et pour les connaître, je ne doutais pas que ses ex-membres s’associeraient à une critique contre ce qu’ils n’ont cessé de dénoncer en off.
Comme moi, ils ont partagé et diffusé ce discours nocif. Mais la plupart n’osent admettre l’avoir diffusé et encore moins s’exprimer sur sa nocivité. Soutenant leur refus d’être associés à ma critique, d’autres encore espèrent pouvoir donner le change en s’investissant dans le dialogue interreligieux, en arborant des titres universitaires pompeux.
Ils revendiquent leur enracinement dans leur tradition religieuse, affirment leur attachement au cadre laïque et républicain, mais sont incapables, comme je le fais publiquement depuis quelques années, de reconnaître leurs responsabilités dans la radicalisation des esprits.
Tout en jouant la carte de l’amnésie sur ce pan conséquent et grave de leur histoire, ils ont le culot de pratiquer ce qu’il est convenu d’appeler la meilleure défense, à savoir l’attaque : politiques, médias, intellectuels sont mis à l’index dans des « analyses » où tous les musulmans ne seraient que des victimes.

Pompiers pyromanes

De la part d’« ex »-islamistes, ces postures en font des pompiers pyromanes. En refusant la diffusion de cette critique, ils ne font que confirmer être en possession d’un double discours.
Personnellement, j’admets m’être trompé : de prophète, de Coran, d’islam, de Dieu et de France. Désormais, je ne souhaite plus seulement reconnaître ma part de responsabilité comme je viens de l’évoquer ici, je la revendique à travers mes écrits, spectacles et apparitions dans les médias. Oui, j’aspire ainsi à faire amende honorable. Et je l’espère de tout cœur : pour les hommes, la France et peut-être aussi pour Dieu. D’aucuns devraient peut-être s’en inspirer.


Ecrivain, ancien membre des Frères musulmans en France, Farid Abdelkrim est l’auteur de « L’islam sera français ou ne sera pas » (Les Point sur les I, 2015) et de « Pourquoi j’ai cessé d’être islamiste, Itinéraire au cœur de l’islam en France » (Les Points sur les I, 2015).

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Published by jeanrossignol - dans Islam
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